Les jardins et les architectes de la Villa Maryland.  
extrait de L'Illustration, 25 mars 1922.

Jusqu’en ces dernières années, la plupart des jardins de la Côte d’Azur s’inspiraient d’une formule qui semble rechercher, avant tout, la sensation d’exotisme. On songeait moins à utiliser les ressources de cet admirable climat qu’à en démontrer la douceur, et le palmier intervenait autant comme symbole que comme élément décoratif.

 

Dominant de cinq ou six mètres les dattiers de nos salons, mais bien petit comparé à ses frères de Biskra, il était le roi autour duquel se rangeaient en humbles satellites les arbres verts qui, par la variété

de leur port ou de leurs nuances, adoucissent le hiératisme un peu froid de l’arbre du désert.

Les arbustes à feuilles caduques étaient en général proscrits, car leur feuillage apparaît à l’heure où les villas se ferment. Dans les jardins habités seulement l’hiver et quelques semaines de printemps, de janvier à mai, on doit faire abstraction de la végétation estivale pour obtenir le maximum d’effet en contre-saison ; peu importe qu’à l’époque des chaleurs torrides la végétation s’assoupisse comme elle s’endort chez nous pendant l’hiver : le maître est absent.

 

Il est donc inutile de multiplier les rideaux toujours verts qui, au plus fort de la canicule, maintiendront les grandes lignes du jardin en encadrant des zones de fraîcheur. On n’est plus astreint aux conceptions impératives du jardin italien ou du jardin arabe, préoccupées surtout de ménager l’ombre et la verdure durant l’été : on ne vise au contraire qu’à nous offrir du soleil et des fleurs pendant l’hiver. D’autre part, on tient à ménager les vues qui s’ouvrent, le long de cette côte privilégiée, sur la mer de jade ou d’indigo, sur des montagnes plus luxuriantes que les plus fertiles vallées, sur une campagne semée de maisons blanches ou de murs dont les couleurs éteintes s’illuminent de géraniums et d’oranges.

Enfin, sauf de très rares exceptions, il faut assigner une limite aux frais d’entretien. Presque toujours les accidents naturels du terrain préparent les perspectives. On se trouve ainsi amené à adopter un style paysager, assez libre, où les agaves panachés, les fusains, les houx, opposent leurs taches ivoirines au vert foncé des troènes et des ifs, tandis que des haies de thuyas et de bambous, employées comme brise-vent, abritent la rocaille obligatoire où les aloès, les cierges, les figuiers de Barbarie, les cactus dessinent des ensembles curieux, sans arriver cependant à produire l’illusion tropicale obtenue avec plus de simplicité, à la villa Tasca, le joyau de la campagne palermitaine.

Garantis de la brise par les eucalyptus et les caroubiers, mimosas, poivriers, escallonias, bougainvillées, bignonias ajoutent leurs cascades de fleurs à celles des arbustes de notre printemps ; les glycines mauves accrochent leurs grappes aux pompons d’or du Banks de Fortune ; et ce flamboiement aérien estompe les massifs débordant de tulipes, de cinéraires ou d’œillets avivés par les touches sombres auxquelles se réduira le jardin d’été : plantes taillées, arceaux, gloriettes, touffes de

myrtes dont l’odeur délicieuse se marie, le soir, au parfum des roses ; cyprès pyramidal piquant, comme au pays de Roméo, sa silhouette audacieuse vers le ciel. On obtient ainsi un ensemble qu’il serait assez difficile de rattacher à un style quelconque : c’est le style « Côte d’Azur », presque aussi distinct des jardins du Midi que des pseudo-jardins du Nord, ne rappelant en rien, malgré ses soucis de perspective, le style anglais, mais répondant au programme saisonnier qui l’inspire, et, en somme, fort agréable en son genre, même pour les gens de goût, s’il garde une certaine tenue.

 

Depuis quelques années , une orientation nouvelle se dessine, influencée par l’école anglaise de la fleur libre, qui masse les plantes vivaces de façon à accentuer les taches de couleurs tout en combinant la diversité et l’irrégularité de leur tenue pour obtenir un pittoresque artificiel ; en même temps, se précise une évolution vers le jardin régulier que beaucoup croient avoir rapportée de leurs voyages en Italie et que favorise le ton des jardins créés en Espagne, au Maroc, en Provence, par Monsieur Forestier, avec l’idée bien arrêtée, semble-t-il, d’adapter à la vie occidentale moderne, en leur donnant plus de souplesse, les caractéristiques principales des anciens jardins d’Orient. Les deux tendances sont assez difficiles à concilier, et quelques propriétaires préfèrent les juxtaposer. Lorsqu’on possède un espace suffisant pour ne point risquer des heurts choquants, cet électisme me semble infiniment préférable, pour le plaisir des yeux et le repos de l’esprit, à l’unité réclamée par les doctrinaires.

 

Un des premiers essais en ce genre, sinon le premier, fut réalisé, il y a quelques années, par une Américaine du goût le plus raffiné, Madame Wilson ; et les jardins de la villa Maryland, d’une opulence sans égale, peuvent être cités comme un modèle du genre.

Le Cap Ferrat, longtemps dédaigné du snobisme, qui le trouvait trop écarté du centre de la vie mondaine, est un coin idéal. Le promontoire, détaché brusquement de la route basse entre Nice et Beaulieu, s’avance à plusieurs kilomètres dans la mer, tantôt par vallonnements insensibles, tantôt par pentes brusques, à une centaine de mètres d’altitude.

Des bois d’oliviers arrêtent sur le plateau les vents du large ; la falaise protège les parties basses où le flot baigne des champs de giroflées. Sauf les jours de bourrasque, la buée marine n’apporte point dans l’air le sel des gouttelettes pulvérisées par le vent ; elle entretient dans l’atmosphère une humidité douce aux fleurs. En même temps qu’aux envolées de décor ou de perspective, les accidents du terrain s’adaptent aux caprices de la végétation. L’art et la fantaisie pouvaient donc se donner carrière : ils ont pleinement réussi.

« Les jardins de Maryland, nous dit Monsieur Albert Maumené, constituent, autant par leur conception, leur harmonieux accord avec l’architecture de la demeure, avec laquelle ils s’identifient et se soudent intimement, par leur exécution comme par leur décoration florale, une œuvre d’un caractère bien spécial, auquel on n’est pas habitué et que, pour cela, on peut apprécier différemment. Mais on ne peut contester la recherche d’art dont ils sont une intéressante manifestation ».

Ce jardin comprend en réalité une série de jardins, de notes très différentes, reliés par d’habiles transitions. On y trouve un jardin de fleurs à l’italienne, un jardin sauvage où des allées irrégulières de gazon courent entre des masses de plantes vivaces, le jardin antique ou jardin romain. Toute allure exotique a été formellement rejetée. Dans ce vaste ensemble, deux habiles photographes en couleurs, Messieurs Agié et Piaget, ont choisi les scènes les plus typiques, parmi lesquelles le jardin romain et l’allée verte, à l’anglaise, qui forme le frontispice de ces pages.

Cette allée me paraît un ravissant exemple des effets que l’on peut obtenir en transportant légèrement la formule anglaise des mixed-borders. A ces groupes de plantes vivaces, nos voisins d’outre-Manche demandent un effet agreste contrastant avec la rigidité des massifs où s’alignent en files régulières bégonias, géraniums et autres plantes molles ; ils se préoccupent peut-être encore davantage de répartir les espèces en vue d’obtenir des floraisons successives pendant toute la belle saison. Pour arriver à ce résultat, ils imaginent des assemblages compliqués où l’on compte souvent quatre vingt groupes de plantes différentes pour une plate-bande de 25 mètres sur 2 m 50 de largeur. Or, nombre de plantes vivaces manquent de tenue, et si les dissemblances excessives de leur port, de leur taille, de leur feuillage se prêtent à certains effets, elles engendrent vite l’aspect fouillis.

En outre, beaucoup d’Anglais – ou d’Anglaises – semblent marquer une préférence pour certaines fleurs un peu terne, telles que les asters, les delphiniums aux tons de pastel, et autres. Ils apprécient, certes, la fraîcheur de nuances que l’humidité de la côte apporte à leurs pois de senteur, à leurs roses, à leurs délicats poppy pavers. Mais on voit aussi dominer dans les massifs les taches grises ou blanches, tantôt par goût, tantôt par raison d’économie. Car, malgré l’abondance des plantes vivaces, le choix devient assez limité quand on veut épargner la main-d’œuvre et maintenir l’harmonie dans les floraisons de transition.

A la Villa Maryland, on ignore les préoccupations budgétaires. Au lieu d’étager les floraisons dans une même plate-bande, on pourrait les distribuer sur divers points du jardin présentant un cadre approprié à la gamme de chaque époque. Mais on aime s’entourer d’une exubérance sans limite, qui d’ailleurs, ne dédaigne point les moyens très simples. Dans cette allée anglaise tout à fait remarquable, il suffit de quelques masses de tulipes, de jacinthes et de narcisses, éclairées de boule de neige s’opposant au feuillage empourpré des prunus, pour faire vibrer les mille nuances passagères des arbres montrant leurs premières feuilles. L’allure basse, toujours raide, des plantes bulbeuses s’accorde ici avec le flou des seconds plans et assure un certain équilibre aux arabesques des touffes sur le gazon. Alors que le printemps nous offre tant de couleurs éclatantes, on a préféré se maintenir dans les tonalités douces ; c’est à peine si les massifs bordant les arcades de cyprès présentent quelques notes plus soutenues. De telles symphonies, très différentes de celles auxquelles nous ont habitués les jardins du Midi, ne furent sans doute point conçues en un jour ; leur perfection atteste des études persévérantes et de nombreux tâtonnements ; elle fait grand honneur au jardinier qui sut les réaliser.

Le jardin romain – le fait n’enlève rien à son mérite – ne pouvait être une reconstitution exacte de l’antique, car les documents nous font défaut. Pausanias et d’autres, qui nous ont laissé des renseignements précis sur beaucoup de monuments anciens, semblent attacher une minime importance à la description des jardins. Pline lui-même ne nous apprend pas grand chose et nous serions fort embarrassés pour nous représenter les parterres d’Horace.

Il y a quelques années on imagina de rendre un peu de vie aux ruines du Forum en y ressuscitant les jardins ; à Pompéi, aussi, on entretient aujourd’hui des plantes vertes dans l’atrium des Vettii. Ces attractions touristiques paraissent, en général, d’une vraisemblance et d’un goût discutables. Les vestiges des jardins de Pompéi, plus nets que ceux de Tusculum et de la campagne romaine, sont eux-mêmes bien vagues.

Les plus importants de ces jardins s’étendaient en terrasses devant la villa de Diomède ; ils consistaient surtout en cours dallées où des espaces géométriques étaient garnis d’arbres verts ; des portiques et des colonnesenguirlandées de vignes se raccordaient à l’architecture générale de la demeure. Dans les maisons plus simples, le jardin se réduisait sans doute à quelques motifs de verdure entourant la fontaine de l’atrium et affectant une disposition dont peuvent nous donner une idée les broderies de basilic que l’on voit à Vérone, ou, près d’Albano, dans le cloître du couvent grec de Rocca di Papa, et sans doute ailleurs. Ces lignes générales, très sobres, ne doivent pas être confondues avec le style des jardins italiens de la Renaissance ; il semble toutefois permis d’en reconnaître l’esprit dans plusieurs cours des palais de Rome ou de Florence et dans l’ancien patio espagnol. C’est cette ambiance très caractéristique d’un autre âge qu’on a voulu rappeler dans les jardins de Maryland, en évitant à la fois l’anachronisme choquant et le souci exagéré de l’exactitude archéologique, mais sans crainte d’introduire dans un cadre antique les fleurs les plus modernes.

La pergola semble un compromis heureux inspiré du style pompéien et des idées italiennes. Le motif architectural garde la prédominance sur la décoration florale qu’on a voulu légère, ne heurtant point la teinte passée des colonnes. Quelques potées de cinéraires et d’œillets jettent la note un peu vigoureuse appelée par les soubassements pompéiens ; mais les lianes, au feuillage aéré, montent en couleurs discrètes mises en valeur par le vert sombre des murs de cyprès. Peut-être a-t-on abusé des statues qui évoquent dans ce cadre archaïque la fougue décorative du Bernin.

L’allée romaine, malgré ses colonnes noyées dans les fleurs, dégage au premier abord une impression assez moderne ; elle est pourtant combinée avec les ressources restreintes dont disposaient les Romains : une touffe de romarin, un oranger, un arbre rose comme on en voit fleurir, aujourd’hui, vers la semaine de Pâques, au pied du Palatin. Je me représente assez bien une telle allée dans les jardins de Tibur.

Le patio, la terrasse, la villa ne prétendent point rappeler l’antique ; ce sont des adaptations de l’architecture italienne et de l’art espagnol, se distinguant par une simplicité très étudiée. Le patio n’a rien de pompéien ; ses arcades frustes, sa vasque de marbre, son dallage en céramique de couleur simulant, à s’y méprendre, les azulejos nous transportent dans la vieille Espagne ; seuls, les pots de terre rouillés, égayés de camélias et d’œillets, rappellent la couleur italienne qui triomphe dans la terrasse couverte. On doit goûter sous ces arcades la sensation de repos qui emplit les cloîtres florentins ; et quelles fresques rêverait-on plus belles, au déclin du jour, que cette échappée romantique limitée peut-être de la disposition, je crois unique en son genre, du cloître de Saint-Bertrand-de-Cominges !

Autour de la villa, c’est toujours la même recherche de simplicité dans l’architecture et de lumière douce dans la tonalité des fleurs. Une fois de plus apparaît l’art du maître jardinier qui peignit ces massifs. Le bleu, cher aux jeunes filles, qui scientifiquement, réunit toutes les couleurs, en représente pour nos yeux la négation totale ; il n’est acceptable dans un jardin que par taches discrètes, souvent nécessaires pour rompre l’uniformité d’accords qui dégénèrent en monotonie et raccourcissent la perspective. Or, devant la villa, nous ne voyons s’épanouir que du bleu et du blanc relevés d’une gerbe rouge. Des verdures tendres éparpillent, il est vrai, quelques reflets jaunes. Cet assemblage imprévu, assez audacieux, n’a rien de fade ; il se détache même en vigueur sur le ton pâle d’une architecture à laquelle manque encore la patine du temps.

Parmi nos lectrices fortunées, plusieurs sans doute rêveront aux environs de Paris, en Normandie, sur les bords de la Loire, un jardin rappelant quelque coin de beau parc de Madame Wilson.

Hélas ! Quelles que soient la sûreté de leur goût, l’habileté de leur jardinier, il leur manquera le soleil du Midi et la buée rafraîchissante de la Méditerranée. Sous nos climats du Nord la couleur devient vite choquante ; les murs d’ocre ou les céramiques trop vives détonnent dans un cadre que la puissance de la lumière ne met pas à l’unisson. On a tort de croire que le soleil a pour unique effet d’exalter les couleurs. Il en est, sans doute, qu’il fait vibrer en modifiant leurs reflets, mais il adoucit les impressions d’ensemble. Prêtant un peu de sa vigueur aux nuances éteintes qui, sans lui, « ne seraient que ce qu’elles sont », il atténue les tons violents ; toutes les dissonances se fondent et s’harmonisent dans un éclat souverain. Le ciel de Paris, au contraire, accentuerait plutôt les contrastes. Nous ne saurions donc copier les jardins du Midi, mais il est permis de s’en inspirer. Si nous devons renoncer aux marches de marbre rose ou aux architectures de cyprès, lugubres sans soleil et, d’ailleurs, incapables de supporter nos hivers, nous avons la ressource des gazons, plus éphémères au pays de l’oranger que les roses.

Nous pourrons donc essayer la pergola romaine en y faisant grimper clématites, glycines et roses ; plus aisément, peut-être, on obtiendra au printemps de la gaieté multicolore d’une allée anglaise dans le style de Maryland.


 

 

www.rosarosam.com