L'expansion de l'horticulture azuréenne. par Paul Castéla (1968)

Dès le dix-huitième siècle le climat méditerranéen permet un essor original et inattendu : de nombreux étrangers se fixent dans divers sites de la Provence et l'on a le témoignage du docteur Tobie Smolett[1] qui, aux environs de 1764, indique : " Ce que sont ces jardins remplis d'orangers, de citronniers, de bergamotiers de l'aspect le plus exquis. Des carres de roses, d'oeillets, de renoncules, d'anémones, de marguerites épanouies avec une beauté, une vigueur, un parfum que jamais fleur d'Angleterre n'a égalés." Plus loin, il ajoute que "les roses et les oeillets sont expédies a Turin, Paris et même Londres. On les emballe dans une boite de bois, presses les uns contre les autres, sans leur faire subir aucune préparation. La personne qui les reçoit coupe le bout des tiges et les plonge pendant deux heures dans de l'eau vinaigrée, ce qui leur conserve leur fraîcheur et leur beauté".

 

En s'installant vers 1787 dans le nouveau faubourg de Nice, loin de la "vieille ville", dans le quartier de Croix-de-Marbre (en souvenir d'une halte du Pape), les Anglais construisirent le long du Camin dai Angles, en bordure du front de mer, des villas entourées de vastes jardins. Leur goût du jardin à l'anglaise doit s'adapter à la flore locale et même exotique. Ils sont souvent regardes d’un oeil curieux, voire amuse par les membres de l’aristocratie locale qui habitent des demeures inspirées de la Renaissance italienne, avec des jardins ou se développent terrasses, balustrades, escaliers décoratifs, longues perspectives. Certains de ces jardins, subsistent encore partiellement, beaucoup ont disparu : c’étaient les villas Arson, Mendiguren, les domaines de Châteauneuf, du Piol, de Valrose, de Chambrun, de Pierlas. La villa Thuret à Antibes (actuel jardin botanique) créée en 1856, rappelle cet ordonnancement. Les jardins publics, eux, aussi, se développent dans Nice : en 1867, c’est la construction d’un jardin suspendu sur la Paillon, en 1894, c’est l’inauguration du jardin Albert 1er. De nombreuses villas, véritables châteaux, s’entourent a la fin du siècle de somptueux jardins ; l’histoire retiendra les villas « Endymion », a Cannes, « Massena », a Nice, « les Cèdres », a Saint-Jean-Cap-Ferrat, « Eilenroc », a Antibes, « Leopolda », a Villefranche, le château de Malbosc, a Grasse.

Le développement de tous ces jardins exigeait une production importante d’arbres, d’arbustes et de plantes d’ornement. C’est donc pour un débouché local que la Côte a  constitue son premier patrimoine horticole. Si le poète Alphonse Karr, proscrit par Napoléon III, créa un célèbre établissement, en 1854, Besson a fonde le plus ancien en 1836. Ce mouvement est encourage par des associations privées ou publiques : le parc aux Roses est crée a Nice, en 1880, la Société Florale en 1881 ; tandis que Cannes, Antibes, Golfe-Juan recevaient un grand nombre d’horticulteurs, la firme Vilmorin-Andrieux créait, en 1886, au Cap-d’Antibes, des cultures de primevères de Chine et de cyclamens de Perse. Dans son pamphlet mensuel, devenu depuis son exil, Les Guêpes Niçoises, Karr fait paraître, en 1854, une annonce restée célèbre :

« Il y a quelques-uns de nos lecteurs qui ne savent pas que je suis fermier et jardinier a Nice, mais fermier et jardinier pour de bon, fermier avec des vaches, des poulets, des canards, etc. Jardinier et maître et seigneur d’une foret de cinq mille rosiers. Par ces présentes, je leur notifie et leur fais savoir, ainsi qu’a ceux qui connaissent mon établissement :

1° que pour nous l’hiver est fini ;

2° que voici des violettes qui fleurissent en pelouses bleues sous les orangers charges de fruits murs.

3° que des anémones bleues, écarlates et panachées s’épanouissent ainsi que les jacinthes ;

4° que nous avons encore des roses, des camélias, du réséda ;

5° que l’on peut commander à ma ferme des bouquets qui, soigneusement emballés, arrivent à Paris en deux jours, parfaitement frais, comme j’en fais de nombreuses expériences.

En écrivant par a poste six jours d’avance, ou trois jours d’avance par télégramme, on peur recevoir, a Marseille, Paris ou Lyon un énorme bouquet de violettes de Parme de 35 centimètres de diamètre pour douze francs, caisse et emballage compris. De même que toute espèce d’autres bouquets. Ecrire à M. Alphonse Karr, jardinier à Nice-Maritime, Etats Sardes. »

 

Dans d’autres textes, Karr indique comment il eut l’idée de confectionner des bouquets : «  J’en avais fait venir quelques-uns de bonne faiseuses de Paris pour étudier leur manière, je l’avais modifiée et variée. » Ainsi la floriculture a pris, peu après le rattachement de Nice a la France, un essor décisif. Deux cultures sont désormais essentielles : l’oeillet et la rose, puis viendront s’ajouter le mimosa et les fleurettes.

En 1870, les moines du monastère de Saint-Pons, à Nice, en concurrence avec certain Antibois, dont Balthazar de Barquin, cultivaient 4000 plants d’oeillets pour alimenter le marché niçois. Il faut attendre en réalité 1870 pour assister au début de la culture sur les coteaux niçois, de Caucade à Saint-Antoine. Tandis que la culture s’amplifie à partir de 1885, les premières variétés sont mises au point (en 1857 « Souvenir de la Malmaison », en 1900 variété de « Marmion », pour ne citer que les principales parmi des dizaines). Un grand nombre d’hivernants se sont groupes dans une Société Florale de Nice qui a entrepris de mettre en valeur un domaine après avoir procédé a l’arrachage de vignes et d’oliviers. Du 15 novembre 1884 au 15 avril 1885, les résultats sont les suivants : 1565 douzaines d’oeillets grande tiges (chacun avec une fleur épanouie et plusieurs boutons), 865 douzaines de petites tiges (vendues 0,60 F au lieu de 1,20 F pour les premières), ce qui représentait un revenu brut de 16000 francs a l’hectare.

L’oeillet connait alors une curieuse histoire : les premiers oeillets, au milieu du siècle, sont dis « lyonnais », car ils ont été sélectionnés par des horticulteurs de cette région. Lorsqu’un fleuriste français, Cl. Marc, introduit aux Etats-Unis à Bloomingdale (N.Y.), des plans lyonnais, les Américains commencent une rigoureuse sélection pour trouver des variétés a tige résistante et a calice ferme. Ces nouvelles variétés sont aujourd’hui revenues en Europe, sous le nom d’oeillets américains ou oeillets SIM, du nom d’un des obtenteurs.

La variété dite Flamande, surtout cultivée en Belgique et dans la région lilloise, eut son heure de gloire à la fin siècle, avant de disparaître des marchés.

Des le début du vingtième siècle, les coteaux niçois et ceux de Saint-Laurent, sur la rive droite du Var, connaissent l’irrigation par des canaux, ce qui facilite le développement des cultures d’oeillets. De la culture de plein air on passe souvent, pour améliorer ou hâter la récolte, à des cultures sous paillassons ou même sous serres. La superficie atteint ainsi en 1930 : 1150 hectares, elle franchit le cap des 2000 hectares, dans le département des Alpes-Maritimes en 1955. 

 

Extrait de "La fleur en Europe Occidentale. Etude geographique de la production et du commerce des plantes ornementales" par Paul Castéla. Publications de la Faculté des Lettres de Strasbourg - 1968.

www.rosarosam.com