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[...] J'étais à Nice,
et je trouvais chez moi la lettre si aimable que voici :
"Mon Cher Banville,
Alexandre Dumas
déjeune ce matin à la ferme à onze heures et demie. Donc nous vous
attendons à onze heures et quart.
J'ai invité les comédiens français
des deux troupes à venir le saluer cordialement en corps à une heure,
et j'ai écrit à Mademoiselle Daubrun, dont la visite le flattera très
particulièrement.
Tout à vous,
Alphonse Karr."
XXIII.
Je m'empressai de courir à la ferme
Saint-Etienne, où je vis le couvert mis dans la plus belle salle à
manger qui soit au monde, c'est-à-dire sous une tonnelle de rosiers qui
jette devant la maison une ombre épaisse. Fait de fleurs jaunes,
pourpres, écarlates, blanches comme la neige, rose vif et rose chair,
cet immense plafond d'une fabuleuse richesse intercepte le soleil en
laissant passant la brise odorante, et par petites places seulement
montre l'adorable azur.
Sur la blanche nappe damassée, le
reflet des fleurs jetait des rayons roses, et sur les angles des
cristaux étincelaient des diamants de flamme. Deux énormes vases de
Chine écrasés sous des montagnes de fleurs étaients posés aux extrêmités
de la table, et, pour entrer dans ce salon de féerie, il fallait écarter
de longues branches couvertes de roses qui, pareilles à des reines,
laissaient traîner sur le sable leurs parures éblouissantes et
dédaigneuses. Je trouvai réunis Alphonse Karr, le baron de Bazancourt et
le savant docteur Lubansky, tous les trois impatients de serrer la main
prodigue qui, pareille à celle d'un dieu laisse tomber sans les compter
d'innombrables et vivants chefs-d'oeuvre.
En attendant l'arrivée
d'Alexandre Dumas, on me mit au courant de sa spirituelle entreprise.
Comme l'ont fait avant lui tant d'illustres lords d'Angleterre, le poête
d'Antony a rompu avec la terre ferme ; il habite un yacht de
légende aux voiles de pourpre et aux cordages d'argent, et il y vit
entre la mer et les étoiles. Avec lui sont des peintres, des poêtes, des
musiciens ; ils vont voir la Sicile, la Grèce, l'Asie Mineure, bien
d'autres pays peut-être ; ils iront chercher les retraites inconnues des
fées et la source des fleuves, s'arrêtant parfois quelques heures dans
un port ou dans une ville pour s'y approvisionner d'eau douce et de
beaux récits, où pour échanger un salut fraternel avec les hommes de
génie éparpillés sur la surface de ce pauvre monde. Le reste du temps,
ils écoutent chanter la mer mélodieuse ; ils dorment dans les rayons
sous les yeux enflammés des astres, ils surprennent des secrets inconnus
de couleur et de rythme ; volontairement exilés hors de la foule, c'est
pour elle cependant qu'ils travaillent, et, dans le silence de la
contemplation active et féconde ils lui préparent des admirations
durables. Comme on me disait ce conte fait pour m'enchanter, la grande
porte du jardin s'ouvrit et laissa passer deux calèches ; j'aperçus
Alexandre Dumas, gai, souriant, vêtu de toile blanche puis tout son état-major
de jeunes amis armés pour la conquête, puis avec eux M. Crette, et,
surprise inattendue, mon excellent camarade Gustave le Gray, cet
audacieux photographe qui sait fixer en une seconde les caprices et les
colères de la mer fugitive.
Que d'embrassements et de poignées de mains
!
Nous ne nous lassions pas de causer de Paris, que nous adorons tout en
le fuyant, et surtout les jeunes peintres parisiens, affolés par la
forêt de roses qui les enveloppait de toutes parts, ne pouvaient en
croire leurs yeux et restaient muets devant cette débauche de pourpre et
de rose...
... Le déjeuner dans la maison de fleurs
fut une heure des Mille et une Nuits.
Il y avait là de jeunes
femmes belles et gracieuses, des princesses portant les plus grands noms
de la Russie, et les deux rois du festin, l'amphitryon et le voyageur,
étaient tous les deux comme cette princesse qui en parlant laisse tomber
de ses lèvres des rubis, des perles et des émeraudes.
En écoutant causer
l'homme des Impressions de voyage, on croit facilement qu'il se promène
depuis le commencement des âges à travers le monde, et qu'avant de
demeurer sur son yacht cosmopolite il a vogué vers la Colchide sur le
vaisseau d'Argus, en compagnie d'Hercule, de Jason, de Pollux, de
Méléagre, d'Astérion et d'Orphée. Aujourd'hui encore il va à la
recherche d'une nouvelle Toison d'Or, gardée par quelques dragons
inconnus ; il poursuit à travers les pays inexplorés le poétique idéal
que l'auteur des Guêpes attend dans son jardin, et tous les deux le
rencontreront à coup sûr.
Selon le programme fidélement suivi, les
troupes des deux théâtres vinrent s'incliner respectueusement devant le
père de Monte-Cristo et des Mousquetaires, et en cinq
minutes les comédiens et le poête étaient de vieilles connaissances.
Partout où passe le tombereau de Thespis, partout où on a étendu une
planche sur deux tonneaux pour y réciter de la prose ou des vers et pour
y simuler une action humaine, Alexandre Dumas est chez lui, car depuis
trente ans sa main dirige les fils de la comédie qui tient l'Europe
attentive. Les acteurs le remerciaient de leur avoir écrit de si beaux
rôles ; ils les remerciait lui, d'avoir donné à ses poêmes leur jeunesse,
leur enthousiasme, leurs rêves les plus vaillants, et d'avoir si souvent
bravé la misère et l'imprévu pour avoir le droit de s'appeler pendant
une heure d'Artagnan ou la Môle. Le clicquot, le pâle aï, pétillait dans
les verres, et ce n'était pas un spectacle sans intérêt de voir ces
princesses, ces jeunes gens, ces grands hommes, ces comédiennes de seize
ans aux blondes chevelures, choquant leurs verres et écoutant
religieusement un toast porté par Alphonse Karr, le philosophe qui sait
si bien rire, et qui à ce moment-là essuyait une larme.
Le comique de la situation consista en
ceci que les convives voulurent absolument emporter leurs verres, sur
lesquels Alexandre Dumas, passé à l'état de graveur, écrivit ses
initiales avec un diamant. Or, comme je jardinier de Nice ne possède pas
un service de cristaux assez complet pour étancher la soif de cent
personnes, il se trouva que ses verres, désormais historiques, avaient
été empruntés à un voisin de campagne, et que l'idée pieuse des
comédiens dut mettre leur hôte dans le plus grand embarras. Ces
admirateurs d'un génie infatigablement fécond ne savent pas qu'ils
possèdent non-seulement des verres consacrés, mais des verres volés, et
que la justice peut leur réclament d'un moment à l'autre ces talismans
précieux. Alphonse Karr s'en sera sans doute tiré en offrant à la femme
de son voisin un cachemire de l'Inde ou quelque parure signée Janisset ;
mais ici, comme toujours, j'admire la bizarre destinée de Scapin et de
Mascarille, qui les condamne résolûment à acquérir des propriétés par
une voie irrégulière. Cependant Crette et Gustave le Gray nous prièrent
de faire face à leur appareil photographique, et, au moment où je vous
écris, j'ai sous les yeux leur merveilleuse miniature, qui est grande
comme une lettre ordinaire et qui contient cent portrait d'une
ressemblance saisissante.
Personne n'a été oublié, pas même les
servantes avec leur costume niçois à poitrail écarlate, pas même le
petit chien de la maison, que cette adorable enfant belle comme une
petite Mignon, mademoiselle Jeanne Karr, flatte de la main avec le plus
grand sérieux du monde.
Le soleil de Nice est aussi bon peintre que bon
fleuriste, et il s'entend à reproduire les physionomies tout aussi bien
qu'à varier les innombrables aspects de la mer d'azur, qui chaque matin
montre une robe d'un bleu nouveau, de myosotis, de bluet, de
lapis-lazuli ou d'outre-mer, semée de diamants et follement brodée de
blanches écumes. Aussi les grandes dames russes ne quittent-t-elles pas
Nice sans emballer une cargaison d'albums photographiques reproduisant
minutieusement toutes leurs toilettes de l'hiver, et elles profitent de
cette occasion pour emporter à Saint-Petersbourg un peu de soleil fixé
et de vraie lumière. Ces chaudes images les réconfortent en leur
rappelant qu'il y a un pays où le noir janvier est le mois des bosquets
fleuris et des oranges mures.
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