Extrait de La Mer de Nice.  par Theodore de Banville (1861).

[...] J'étais à Nice, et je trouvais chez moi la lettre si aimable que voici :

 

"Mon Cher Banville,

Alexandre Dumas déjeune ce matin à la ferme à onze heures et demie. Donc nous vous attendons à onze heures et quart.
J'ai invité les comédiens français des deux troupes à venir le saluer cordialement en corps à une heure, et j'ai écrit à Mademoiselle Daubrun, dont la visite le flattera très particulièrement.

Tout à vous,

Alphonse Karr."

 

 

 

XXIII.

Je m'empressai de courir à la ferme Saint-Etienne, où je vis le couvert mis dans la plus belle salle à manger qui soit au monde, c'est-à-dire sous une tonnelle de rosiers qui jette devant la maison une ombre épaisse. Fait de fleurs jaunes, pourpres, écarlates, blanches comme la neige, rose vif et rose chair, cet immense plafond d'une fabuleuse richesse intercepte le soleil en laissant passant la brise odorante, et par petites places seulement montre l'adorable azur.

 

Sur la blanche nappe damassée, le reflet des fleurs jetait des rayons roses, et sur les angles des cristaux étincelaient des diamants de flamme. Deux énormes vases de Chine écrasés sous des montagnes de fleurs étaients posés aux extrêmités de la table, et, pour entrer dans ce salon de féerie, il fallait écarter de longues branches couvertes de roses qui, pareilles à des reines, laissaient traîner sur le sable leurs parures éblouissantes et dédaigneuses. Je trouvai réunis Alphonse Karr, le baron de Bazancourt et le savant docteur Lubansky, tous les trois impatients de serrer la main prodigue qui, pareille à celle d'un dieu laisse tomber sans les compter d'innombrables et vivants chefs-d'oeuvre.

En attendant l'arrivée d'Alexandre Dumas, on me mit au courant de sa spirituelle entreprise. Comme l'ont fait avant lui tant d'illustres lords d'Angleterre, le poête d'Antony a rompu avec la terre ferme ; il habite un yacht de légende aux voiles de pourpre et aux cordages d'argent, et il y vit entre la mer et les étoiles. Avec lui sont des peintres, des poêtes, des musiciens ; ils vont voir la Sicile, la Grèce, l'Asie Mineure, bien d'autres pays peut-être ; ils iront chercher les retraites inconnues des fées et la source des fleuves, s'arrêtant parfois quelques heures dans un port ou dans une ville pour s'y approvisionner d'eau douce et de beaux récits, où pour échanger un salut fraternel avec les hommes de génie éparpillés sur la surface de ce pauvre monde. Le reste du temps, ils écoutent chanter la mer mélodieuse ; ils dorment dans les rayons sous les yeux enflammés des astres, ils surprennent des secrets inconnus de couleur et de rythme ; volontairement exilés hors de la foule, c'est pour elle cependant qu'ils travaillent, et, dans le silence de la contemplation active et féconde ils lui préparent des admirations durables. Comme on me disait ce conte fait pour m'enchanter, la grande porte du jardin s'ouvrit et laissa passer deux calèches ; j'aperçus Alexandre Dumas, gai, souriant, vêtu de toile blanche puis tout son état-major de jeunes amis armés pour la conquête, puis avec eux M. Crette, et, surprise inattendue, mon excellent camarade Gustave le Gray, cet audacieux photographe qui sait fixer en une seconde les caprices et les colères de la mer fugitive.

Que d'embrassements et de poignées de mains !

Nous ne nous lassions pas de causer de Paris, que nous adorons tout en le fuyant, et surtout les jeunes peintres parisiens, affolés par la forêt de roses qui les enveloppait de toutes parts, ne pouvaient en croire leurs yeux et restaient muets devant cette débauche de pourpre et de rose...

... Le déjeuner dans la maison de fleurs fut une heure des Mille et une Nuits.

Il y avait là de jeunes femmes belles et gracieuses, des princesses portant les plus grands noms de la Russie, et les deux rois du festin, l'amphitryon et le voyageur, étaient tous les deux comme cette princesse qui en parlant laisse tomber de ses lèvres des rubis, des perles et des émeraudes.

En écoutant causer l'homme des Impressions de voyage, on croit facilement qu'il se promène depuis le commencement des âges à travers le monde, et qu'avant de demeurer sur son yacht cosmopolite il a vogué vers la Colchide sur le vaisseau d'Argus, en compagnie d'Hercule, de Jason, de Pollux, de Méléagre, d'Astérion et d'Orphée. Aujourd'hui encore il va à la recherche d'une nouvelle Toison d'Or, gardée par quelques dragons inconnus ; il poursuit à travers les pays inexplorés le poétique idéal que l'auteur des Guêpes attend dans son jardin, et tous les deux le rencontreront à coup sûr.

 

 Selon le programme fidélement suivi, les troupes des deux théâtres vinrent s'incliner respectueusement devant le père de Monte-Cristo et des Mousquetaires, et en cinq minutes les comédiens et le poête étaient de vieilles connaissances. Partout où passe le tombereau de Thespis, partout où on a étendu une planche sur deux tonneaux pour y réciter de la prose ou des vers et pour y simuler une action humaine, Alexandre Dumas est chez lui, car depuis trente ans sa main dirige les fils de la comédie qui tient l'Europe attentive. Les acteurs le remerciaient de leur avoir écrit de si beaux rôles ; ils les remerciait lui, d'avoir donné à ses poêmes leur jeunesse, leur enthousiasme, leurs rêves les plus vaillants, et d'avoir si souvent bravé la misère et l'imprévu pour avoir le droit de s'appeler pendant une heure d'Artagnan ou la Môle. Le clicquot, le pâle aï, pétillait dans les verres, et ce n'était pas un spectacle sans intérêt de voir ces princesses, ces jeunes gens, ces grands hommes, ces comédiennes de seize ans aux blondes chevelures, choquant leurs verres et écoutant religieusement un toast porté par Alphonse Karr, le philosophe qui sait si bien rire, et qui à ce moment-là essuyait une larme.

Le comique de la situation consista en ceci que les convives voulurent absolument emporter leurs verres, sur lesquels Alexandre Dumas, passé à l'état de graveur, écrivit ses initiales avec un diamant. Or, comme je jardinier de Nice ne possède pas un service de cristaux assez complet pour étancher la soif de cent personnes, il se trouva que ses verres, désormais historiques, avaient été empruntés à un voisin de campagne, et que l'idée pieuse des comédiens dut mettre leur hôte dans le plus grand embarras. Ces admirateurs d'un génie infatigablement fécond ne savent pas qu'ils possèdent non-seulement des verres consacrés, mais des verres volés, et que la justice peut leur réclament d'un moment à l'autre ces talismans précieux. Alphonse Karr s'en sera sans doute tiré en offrant à la femme de son voisin un cachemire de l'Inde ou quelque parure signée Janisset ; mais ici, comme toujours, j'admire la bizarre destinée de Scapin et de Mascarille, qui les condamne résolûment à acquérir des propriétés par une voie irrégulière. Cependant Crette et Gustave le Gray nous prièrent de faire face à leur appareil photographique, et, au moment où je vous écris, j'ai sous les yeux leur merveilleuse miniature, qui est grande comme une lettre ordinaire et qui contient cent portrait d'une ressemblance saisissante.

Personne n'a été oublié, pas même les servantes avec leur costume niçois à poitrail écarlate, pas même le petit chien de la maison, que cette adorable enfant belle comme une petite Mignon, mademoiselle Jeanne Karr, flatte de la main avec le plus grand sérieux du monde.

 

Le soleil de Nice est aussi bon peintre que bon fleuriste, et il s'entend à reproduire les physionomies tout aussi bien qu'à varier les innombrables aspects de la mer d'azur, qui chaque matin montre une robe d'un bleu nouveau, de myosotis, de bluet, de lapis-lazuli ou d'outre-mer, semée de diamants et follement brodée de blanches écumes. Aussi les grandes dames russes ne quittent-t-elles pas Nice sans emballer une cargaison d'albums photographiques reproduisant minutieusement toutes leurs toilettes de l'hiver, et elles profitent de cette occasion pour emporter à Saint-Petersbourg un peu de soleil fixé et de vraie lumière. Ces chaudes images les réconfortent en leur rappelant qu'il y a un pays où le noir janvier est le mois des bosquets fleuris et des oranges mures.

   

 

Extrait de "La mer de Nice, Lettres a un ami" par Theodore de Banville - ed. Poulet-Malassis et De Broise, Paris, 1861.

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